JEUDI
3 JUILLET 2008
POURQUOI CA MARCHE >>> L'usine
MARTINE
SONNET
Atelier
62
Le
temps qu'il fait, 234pp, 24 euros.
SYLVAIN
ROSSIGNOL
Notre
usine est un roman
La
Découverte, 414pp, 21 euros.
Un
spectre hante l'Europe postindustrielle: l'usine. La grosse, la bonne, la
vieille usine n'est plus elle-même. La fabrique fichée dans la ville, populeuse
et polluante, cœur d'acier qui pompait chaque jour les forces vives des
quartiers populaires, s'est retirée aux périphéries des grandes villes, a
taillé dans ses effectifs, a émietté ses équipes et tout se passe comme si son
exode avait laissé un vide. Les ouvriers entrant en masse à l'heure de
l'embauche, par exemple, qui avait frappé les frères Lumières, on en retrouve
l'écho autant à Billancourt pour Martine Sonnet qu'à Roussel-Uclaf pour Sylvain
Rossignol. Indice de ce manque: quand la littérature s'intéresse à ce fantôme
et en fait matière à récit, s'il n'est pas question de best-sellers, il arrive
que certains trouvent plus de lecteurs qu'attendu.
Sorti
en janvier (Libération du 31 janvier), Atelier 62 a été réimprimé deux
fois, et l'auteur ne cesse d'être invitée par des librairies ou des comités
d'entreprises. Martine Sonnet y raconte la vie de son père, ouvrier à la forge
de Renault Billancourt de 1950 à 1967. Un working
dass hero qu'on
visualise d'emblée sur la photo de couverture. «Veston de bleu de travail grand
ouvert, le plus possible, sur le maillot à côtes un peu taché» Un double chapitrage, en chiffres arabes et en chiffres romains,
alterné, retrace une double démarche. De 1 à 24, c'est le récit d'une
remémoration personnelle, l'exode depuis l'Orne natal, l'installation en HLM,
l'ouverture de la bibliothèque municipale, le payeur des allocations
familiales... De I a XXIV, redevenue historienne (c'est son métier), Martine
Sonnet fouille la presse syndicale, les archives de Renault, les travaux de
sociologues au chevet de l'usine symbole de l'industrie d'Etat, mais aussi
vitrine sociale, thermomètre de la classe ouvrière.
Certains
exaltent «La noblesse» des gars de la forge: «On disait la forge arrive et les
autres s'écartaient pour les laisser passer» Mais la petite fille a perçu
l'affaire autrement: si le père était «trop pudique pour dire la chaleur, la
sueur, le bruit et l'abrutissement», «on voit bien sur lui comme c'est un
travail qui abîme et une vie salement amochée à la gagner» Quant à
l'historienne, elle égrène les statistiques sur la mortalité précoce à la
forge, énumère les pathologies qui obligeaient à se reconvertir dans des postes
moins éreintants, avec perte de salaire et donc de retraite, reconstitue le
combat –vain– des forgerons de l'atelier 62 pour une retraite à 55 ans. «La
fatigue, oui, mais la noblesse ? » L’usine est un lieu où les corps s'usent.
«On
a invité Martine Sonnet et on a beaucoup défendu ce livre. Il y a un vide dans
la littérature française sur le thème de l'entreprise», dit-on à la libraire Libralire (Paris XI) «Cette histoire, c'est l'enfance des
gens de 50 ans, qui se retournent et s'aperçoivent que la classe ouvrière dont
faisaient partie leurs parents a disparu, ajoute Marie-Claude Rossard, qui a
publié l'ouvrage. On pourrait répondre qu'il existe encore des millions d'ouvriers
en France, qui triment et s'épuisent. Mais ce qui
s'efface, c'est la représentation de l’usine comme un espace qui concerne tout
le monde, où se fait l'histoire. Privatisée, l'usine a refermé ses portes.
Face
à cela, l'écriture est un entrebâillement.
La
première fois que les salariés de Roussel-Uclaf ont entendu parler de la
fermeture de l'usine de Romainville, c'est en 1998, par un dossier anonyme reçu
d'Allemagne, pays de l'actionnaire majoritaire. Attention: ne pas dire «le site
de Romainville », comme l'explique Pierre, «il n'y a pas de travail dans
le mot "site". Dans une usine, tu as des ouvriers. Dans une
entreprise, tu as des salariés. Un site, c'est bon pour les grottes de Lascaux.
Pourquoi la direction emploie le mot "site" ? Pour gommer les
ouvriers ! » Sollicité et financé par une association de salariés, Sylvain
Rossignol a réalisé des centaines d'heures d'entretiens, dont il a tiré une
dizaine de personnages et une fiction en forme de puzzle: scènes de la vie
d'usine, dialogues d'ateliers, blagues entre copains, humeurs et états d'âme
des années 70, 80... Assez naturellement, le projet est arrivé sur le bureau de
Philippe Pignarre, ancien de l'industrie
pharmaceutique devenu éditeur (les Empêcheurs de penser en rond) et qui vient
de rejoindre La Découverte.
A
Romainville comme à Billancourt, la matière première, c'est le vivant. «Un
morceau d'intestin de souris qu'on va relier par une flèche au cylindre et,
quand il se contractera, [...] la plume à l'extrémité de la flèche va marquer
un trait blanc sur le papier» On manipule toutes sortes de produits, y compris
des hormones féminines: «Des gars racontaient aussi que leurs filles avaient
leurs règles à 7 ans à cause des hormones qu'ils ramenaient à la maison sur
leurs bleus» En mai 1981, les premiers essais de la molécule RU 486 sur des
rates sont un échec: loin de favoriser la fertilité, comme prévu, elle bloque
la fécondation. La pilule du lendemain est née. «L'usine n'est pas close en son
enceinte. Perméable au monde, elle est un motif du monde, une image du monde,
l'usine est monde. »
ÉRIC AESCHIMANN