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«J'ai voulu
raconter quarante années d'usine dans le présent du récit»
LIBERATION.FR
: vendredi 4 juillet 2008
Perrine.
J'aimerais savoir comment le choix de la fiction s'est imposé à vous, après
avoir rassemblé les témoignages des salariés?
Sylvain Rossignol. C'est
l'échec d'une première tentative qui m'a conduit au roman. Dans un premier
temps, j'ai cherché à coller au plus près des paroles des salariés que j'ai
récoltées pendant six mois. J'ai cherché à construire un livre qui assemblait
les témoignages. Cela présentait beaucoup de défauts: on ne voyait pas le
travail, mais le travail filtré par la parole des salariés, et tous les
témoignages étaient connotés par la fin tragique. La multitude des interviewés,
une soixantaine, empêchait l'identification de chacun par le lecteur, en plus,
j'étais tétanisé par l'idée de trahir ces paroles. J'imaginais les salariés
au-dessus de mon épaule, à me dire: «non,
non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire!»
La forme romanesque a résolu tous ces problèmes: montrer le travail,
raconter les quarante années dans le présent du récit, pour ressentir le parfum
de chaque époque, limiter les personnages, leur donner de la chair en les
nourrissant de la très riche matière des témoignages. Les personnages ont pris
leur autonomie, ils m'ont soufflé des répliques, et je me suis senti moins
prisonnier des salariés dans mon écriture.
Vivien. Comment vous-êtes vous
retrouvé à écrire l'histoire des salariés de Sanofis?
Le livre est une commande. Les salariés m'ont contacté en juin 2006, pour
raconter l'histoire de leur huit années de lutte, pour
éviter la fermeture de leur usine. Finalement, la demande a évoluée, et le
livre raconte quarante années d'usine.
Ludo. Comment créer un
personnage de fiction qui ait sa vie propre à partir d'une multiplicité de
témoignages venus du réel?
D'abord, par un travail systématique, rigoureux, pour trier et analyser
la matière des témoignages. Ensuite, par une attitude inverse: tendre l'oreille
aux murmures des personnages qui naissent.
Sébastien : Bravo pour votre
roman. La question sociale peu présente dans la littérature française
contemporaine semble en pleine renaissance (Mordillat, Bon, Bégaudeau...). Libération ce matin parle de symptôme de la société
post-industrielle. Qu'en pensez-vous ? Quelles sont vos influences littéraires
sur le sujet ?
Je ne connais pas les causes de l'absence de la question sociale dans les
romans français, ni de son renouveau, dont je me réjouis. Il me semble que la
formulation même de cette interrogation - la question sociale dans le roman
français - montre à quel point une bonne partie de la production littéraire est
à côté de ce que j'appellerais tout simplement, la vie des gens.
Mes influences sont à chercher du côté de la littérature américaine qui
dépeind des gens ordinaires qui se débattent dans leur milieu social: l'usine,
les petits boulots, etc... Les
gens ordinaires dans ce qu'ils ont d'exceptionnel pour parodier le
titre d'un film. Exceptionnellement bons ou lâches, mais exceptionnels dans
leurs petits et grandes stratégies pour s'en sortir. Une forme d'humanisme anti
gnan gnan, sans misérabilisme. Mon livre est-il social? Quand vous pressez le
travail, le jus qui en sort a la couleur du social pour un sociologue, il a
celle de l'humain pour moi.
Melocoton : Vous avez été
sollicité par les salariés. Quelles relations avez-vous eu avec la direction
(avant/après la parution du roman)?
Je n'ai pas contacté la direction pendant le roman. Mon livre adopte le
point de vue subjectif des salariés. Des journalistes ont contacté la direction
pour connaître sa réaction sur le livre, elle n'a pas voulu répondre. Cela n'a
rien d'étonnant. La stratégie est de limiter les échos médiatiques. Ces grands
groupes sont des maniaques des contrôles de l'information. Le jour de la sortie
du livre, l'éditeur Philippe Pignarre, deux salariés et moi-même, avons distribué
des tracts le jour de la sortie du livre, au siège de l'entreprise, y compris
en mains propres au pdg. Des salariés du service de documentation, venus
griller leurs clopes sur les trottoirs, nous ont indiqué avoir lu l'article du Parisien, paru le matin même. Le
service chargé de la revue de presse est donc le plus matinal!
Xavier : Il y a-t-il encore,
selon vous, une conscience de classe?
Je ne sais pas. Un des personnages soutient quant à lui que, quand les
"opérateurs" auront remplacé les "ouvriers", quand les
"sites" auront remplacé les "usines", alors la bataille
idéologique aura été perdue, la conscience de classe aura disparue.
Vivien : Vous avez des
origines ouvrières?
Des grands parents ouvriers, et des parents enseignants. L'ascenseur social,
dans toute la splendeur des Trente glorieuses!
Personnellement, l'ascenseur a connu des hauts et des bas par
intermittences.